Poya 1966

La troisième Poya, 15 mai 1966 : dans l’inquiétude de l’avenir
La troisième Poya, dont Henri Gremaud est toujours la cheville ouvrière et le penseur, alors qu’Honoré Lanthmann préside le comité d’organisation, se déroule sensiblement selon le même canevas que les deux précédentes éditions :
-    Messe à 9h30, commun de la messe en plain-chant, Du le fin fon dè ma mijéro de Joseph Bovet pour l’offertoire et L’Hymne à la Gruyère pour le final
-    Concert-prélude à la montée à l’alpage à 11h
-    Jeu de la Poya en début d’après-midi, sous la direction musicale d’Oscar Moret qui compose la majorité des chants, avec des créations originales. Tous les chœurs chantent La Poya, Nouthra Dona Di Maortsè, Le Ranz des vaches et le Vieux chalet. Le texte patois est d’Honoré Lanthmann et Justin Michel, le texte des chansons patoises d’Oscar Moret, le texte français d’Henri Gremaud. Le scénario et la chorégraphie sont à nouveau confiés à Jo Beariswyl.
-    Cortège : il présente notamment l’affranchissement d’Estavannens en 1388 par le Comte Rodolphe IV, Estavannens érigé en paroisse en 1578, la présentation du village, la Gruyère vient à vous, la famille gruérienne, les Fribourgeois « hors-les-murs » se souviennent du pays et la poya.
La manifestation s’inscrit dans le 15e anniversaire de la mort de l’Abbé Bovet, à qui Henri Gremaud rend un vibrant hommage dans son préambule intitulé « L’oûra di chenalyè » (Le vent des sonnailles)  : « Celui qui, par ses chansons, redonna une palpitation à la Gruyère, que nous dirait-il, aujourd’hui ? Qu’il faut continuer ! Que la vie jamais n’a été facile pour les gens de la montagne. Et que, justement, parce que cette montagne a de la peine à trouver des serviteurs, parce que c’est plus ardu, et qu’il faut résoudre des problèmes, il faut continuer à chanter. Il faut s’assembler, de temps à autre, parce que d’une foule qui vibre aux musiques du pays, au « Ranz » que l’on qualifia d’éternel, naît une force ». Il souligne le caractère quasi sacré de la manifestation, qui commence toujours par un office religieux « Une fête paysanne qui ne veut être ni un « meeting », ni une foire dite « folklorique », mais une fête digne et joyeuse où, par des chants et par des danses du pays, par un défilé aussi, un acte important de la vie terrienne soit honoré. »
Toujours dans le même livret de fête, sous l’intitulé « La civilisation de l’herbe », Gérard Menoud, avec force citations bibliques, reste dans cette même attitude inquiète face à l’avenir de la paysannerie : « La race paysanne est menacée dans sa jeunesse. Va-t-elle préférer demain les haltes des bars au séjour sur la montagne, l’horaire régulier et la paye de la quinzaine à cette vie libre et exigeante qui mise sur les saisons ? » Il se rassure en faisait appel à ce qu’il appelle « la civilisation de l’herbe » : « Ceux qui ont voulu la Poya d’Estavannens croient à la civilisation de l’herbe, très simplement, comme l’armailli. Rien d’essentiel n’est changé, et rien ne changera tant que la grande joie de l’herbe retrouvée réjouira le cœur du paysan. » La Poya devient donc célébration des composantes de cette civilisation : « Quelque chose vibre dans l’air sans dégrader le silence. La beauté est dans les gestes et sur les objets. » On sent déjà les accents nostalgiques qui vont émailler les Poyas suivantes.
A noter que, pour la première fois, une exposition de poyas, réunissant une vingtaine de « tableaux », est organisée.

François Rime
10 décembre 2011